Federica Mogherini : « L’Europe a tout intérêt à construire des partenariats solides »

Federica Mogherini : « L’Europe a tout intérêt à construire des partenariats solides »

Federica Mogherini, la haute représentante de l’Union européenne (UE) pour les affaires étrangères et la politique de sécurité est en visite, aujourd’hui 21 juillet, au Maroc. A cette occasion Business Info publie cette interview avec la responsable européenne.

Propos recueillis par Karima Moual

Il s’agit de votre première visite officielle au Maroc, en tant que Haute Représentante de la politique étrangère et de la sécurité européenne. Une visite importante puisque l’UE est le principal partenaire commercial du Maroc, avec des échanges totaux d’environ 27 milliards d’euros en 2013. Les attentes sont donc nombreuses. Quels sont les thèmes qui seront discutés ?

Le Maroc est un partenaire fondamental pour l’Europe, et pas uniquement d’un point de vue commercial. Certainement, nous allons discuter de nos relations bilatérales et d’un soutien supplémentaire de l’Europe aux réformes entreprises par votre gouvernement. Mais il y a bien plus que cela. Le Maroc joue un rôle important dans le cadre des tentatives pour trouver une solution politique à la crise en Libye. En tant que président du « Processus de Rabat »– et pas seulement pour ce raison la – nous pensons que le Maroc soit un interlocuteur fondamental sur la question de l’immigration. Et aussi, il y a tant de travail à faire en vue de la conférence sur le climat qui sera organisée par le Maroc en 2016.

L’Union européenne est en train de discuter les politiques étrangères de voisinage (PEV). Quelles sont les perspectives pour les pays méditerranéens et le rôle du Maroc dans cette nouvelle conception européenne?

L’une des idées clés de notre nouvelle politique de voisinage est que, pour exploiter au mieux chaque opportunité, l’Europe devrait être capable d’établir des relations vraiment égalitaires avec ses voisins, relations fondées sur leurs attentes et leurs priorités. Et les attentes du Maroc vis-à-vis de sa relation avec l’Union européenne sont élevées à forte raison. Le Maroc a été le premier pays au sud de l’UE à conclure un partenariat sur la mobilité. Les discussions pour renforcer les rapports de libre-échange entre l’Europe et le Maroc sont à un stade avancé. Il est important pour nous de maintenir ouvert un dialogue qui soit à la hauteur des grandes ambitions que nous nourrissons tous deux pour notre partenariat.

Nous parlons du Maroc, qui est une exception dans la Méditerranée pour stabilité politique et la croissance économique, toutefois nous ne pouvons pas oublier comment le sud de la Méditerranée soit en feu et ait du mal à se stabiliser. Vous avez parlé à plusieurs reprises d’un nouvel ordre mondial qui laisse derrière les vieilles politiques postcoloniales et dont le centre est l’intérêt même des pays concernés, la coopération et une nouvelle perspective de bilatéralisme. Comment?

Dans le monde d’aujourd’hui, aucune nation ne peut prétendre faire face isolément aux menaces qui se présentent à elle. L’Europe a tout intérêt à construire des partenariats solides et profonds avec des partenaires qui partagent les mêmes intérêts de croissance économique, de sécurité, de lutte contre le terrorisme. Nous avons effectivement besoin de partenaires forts, pour affronter ensemble les défis communs. De ce fait, de notre point de vue, il est fondamental que nous travaillions de plus en plus avec nos amis africains pour renforcer leurs institutions, leurs économies, et le bon fonctionnement de leurs démocraties.

Pour répondre efficacement à la question de l’immigration, il faut sûrement résoudre l’instabilité qui règne en Libye. Devons-nous regretter Kadhafi ? Des pourparlers de Rabat ont été bien reçus, mais en fait on n’est pas encore arrivé à un progrès concret. Qu’est ce qui empêche encore le changement de cap ? Que faut-il faire pour permettre aux parties de parvenir à un accord pour ramener le pays vers la stabilité politique?

Non, il ne faut surtout pas regretter Kadhafi et le système répressif qu’était le sien. Mais il faut travailler de toutes nos forces pour que la Libye puisse se doter d’un gouvernement avec une légitimité forte, et d’institutions d’état capable d’affronter les problèmes graves du pays. L’accord signé la semaine passée peut représenter un nouveau départ pour la Libye, et c’est aussi grâce au Maroc que ce point aura pu être atteint. Nous travaillons aussi pour que les forces de Tripoli soutiennent un accord qui a l’appui de la grande majorité du peuple libyen. Seul un gouvernement d’unité peut garantir la sécurité, le bien-être et la liberté du peuple libyen. Et nous, européens, savons bien qu’il sera de notre devoir et de notre responsabilité de travailler immédiatement ensemble à la mise en place d’un futur gouvernement d’unité nationale, pour garantir tout le soutien nécessaire, suivant les moyens et le calendrier indiqués par les libyens, et en liaison étroite avec les pays voisins.

Une des causes de l’instabilité dans le sud de la Méditerranée, est aussi l’avancée de Daesh, qui commence à prendre racine, même au-delà du théâtre de guerre syrien et irakien. Jusqu’à présent, l’Europe a répondu timidement à cette menace, et en fait l’avancée ne semble pas reculer. Comment renforcer la stratégie?

Tout comme le Maroc, les pays européens font partie de la coalition anti-Daesh. L’Union européenne en tant que telle n’est pas impliquée directement du point de vue militaire, mais soutient l’effort des états membres de l’UE de la coalition, et celui de la coalition elle-même, dans les domaines de l’aide humanitaire, de la reconstruction, du soutien aux autorités locales, de la prévention et de l’échange d’information. La stabilisation de la Libye est la priorité absolue pour mener une lutte efficace contre Daesh en Afrique du Nord. Il faut des institutions efficaces, mais également offrir aux jeunes libyens la possibilité de se sentir partie prenante au sein de leurs communautés, de pouvoir reprendre le travail, de pouvoir être acteur dans une société démocratique. Il faut donc une lecture de la problématique plus large et plus profonde, qui va au-delà de l’aspect militaire. Daesh est en train de détourner la tradition millénaire de l’Islam pour tenter de légitimer un projet qui n’a rien à voir avec l’Islam. C’est une menace pour l’Islam, à laquelle tous les fidèles musulmans sont appelés à répondre. Et le Maroc, avec sa tradition religieuse ouverte et propice au dialogue, peut jouer un rôle crucial de ce point de vue.

L’accord avec l’Iran vient d’être conclu, et vous y avez joué un rôle fondamental pour son succès. Vous avez déclaré à maintes reprises que cet accord est bon pour l’Iran mais pour la région aussi. De quelle manière?

De bien des façons. L’Iran est un pays fondamental pour l’équilibre du Moyen-Orient: si l’Iran est disposé à une attitude plus coopérative, comme ce fut démontré à Vienne, c’est la région toute entière qui en bénéficiera. La coopération entre l’Europe et le monde musulman terrorise Daesh, dont l’objectif est d’alimenter la logique sans fondement du « choc des civilisations ». Et aussi, l’Iran peut jouer un rôle important au niveau des multiples crises en cours dans la région, de la Syrie à l’Irak, où Téhéran soutient déjà le gouvernement d’unité nationale. Si les puissances régionales choisissent enfin la voie du dialogue, et l’accord sur le nucléaire démontre qu’elle puisse être victorieuse, des possibilités de paix s’ouvriront sans précédents.

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