Maurizio Molinari : « Le nazisme ne représente pas l’Allemagne comme Daesh ne représente pas l’Islam »

Maurizio Molinari : « Le nazisme ne représente pas l’Allemagne comme Daesh ne représente pas l’Islam »

Journaliste et auteur du livre « Le Califat de la terreur », Maurizio Molinari, décrit à travers un livre analyse de 200 pages, l’alarmante la situation au Moyen Orient. L’écrivain met le point sur la réelle menace que représente le ravageur prénommé Etat Islamique (EI). Interview.

Rome, propos recueillis par Karima Moual

-Vous avez récemment publié votre livre, qui offre un compte rendu détaillé de ce qui est le Califat et surtout de quel est son projet à l’avenir. Une véritable menace non seulement pour la stabilité du monde musulman, mais du monde lui-même. Estimez-vous que les pays musulmans soient conscients de cette menace ?

Mon travail me porte à vivre, à visiter souvent les pays musulmans. Mon impression est qu’il y ait une perception répandue de la menace de Daesh et, plus généralement, des djihadistes salafistes. On en parle dans les cafés de la Hambra à Beyrouth, dans le marché sur la Sharaa Suria de Tripoli, dans les mosquées de Maan en Jordanie et dans celles d’Al Fayoum en Egypte. Sans oublier les peurs des Palestiniens à Ramallah, qui craignent d’être déchirés par le bourreau du « Calife ». Mon expérience personnelle est qu’un Arabe, une famille arabe, en moyenne parle et sait de Daesh beaucoup plus qu’un Européen, ou qu’une famille européenne. Mais ce n’est pas tout, car, parmi les sunnites, on se rend compte que savoir ne signifie pas toujours condamner : beaucoup de personnes regardent Daesh avec attention, avec intérêt. Parce que le message du « Califat » répond à la recherche d’alternatives aux États et aux leaderships qui ne sont pas aimés, et surtout, à la nécessité généralisée de protection de l’avancé des chiites et de l’Iran. Perçus comme les ennemis les plus impitoyables, qui en ce moment ont un vent favorable.

-La question que beaucoup de gens se posent, en regardant la barbarie dont Daesh fait la promotion sur le web, est comment en sommes-nous arrivés là ? D’où provient tant de barbarie ?

Elle provient de l’identification avec la violence. Daesh est porteur d’une idéologie où la violence est identitaire. Au XX siècle c’était une caractéristique qui distinguait les nazis. Les SS s’imposèrent sur la SA parce qu’ils l’exterminèrent dans la « Nuit des longs couteaux », en fin de compte le nazi était celui qui croyait en la violence comme un outil de soumission du prochain. Daesh applique une recette similaire. Voilà pourquoi les vidéos avec les violences les plus brutales aident à recruter, à s’imposer. Comme certaines des études antiterroristes menées en Europe sur Daesh le démontrent, de nombreux adolescents, des jeunes, adhérent à Daesh après avoir vu les décapitations et les amputations parce qu’ils veulent s’identifier avec le bourreau et non pas avec la victime. C’est un mécanisme mental, pervers, mais réel. Et en Daesh il est d’autant plus dangereux car il délégitime avec des références à la foi de l’Islam qui déforment le contenu du Coran, mais qui aident à recruter. Comme le nazisme a pris possession de l’identité allemande pour diffuser son message de mort, en cherchant à dominer le monde, ainsi Daesh s’approprie de l’Islam dans le même but. Mais le nazisme ne représentait pas l’Allemagne comme Daesh ne représente pas l’Islam.

– Selon vous, y a-t-il des responsabilités dans le monde islamique, de quel genre et de quels pays en particulier?

En tant que journaliste je peux dire que lorsque le président égyptien Al Sisi et le Roi Abdallah de Jordanie demandent aux leaders religieux de leurs pays de s’engager, dans les mosquées, contre Daesh, décrivent un véritable outrage. La prédication de la violence a lieu souvent dans les mosquées, pas dans toutes les mosquées, mais, dans un trop grand nombre. Le discours de fin d’année prononcé par Al Sisi devant les Oulémas de l’Université d’Al Azhar au Caire a été important parce que quand il a dit « allez dans les mosquées pour prêcher contre la violence» en invoquant une «révolution dans l’Islam » il a indiqué la solution possible pour le point faible: si la semence de la haine et de la violence est jetée dans les mosquées, en diffusant une version erronée de l’Islam, c’est dans les mosquées qu’il faut aller pour répondre. Thèse sur la thèse, sermon sur sermon, citation sur citation.

-Ne croyez-vous pas qu’il y a eu des erreurs et des responsabilités de la part du monde occidental aussi?

Chaque fois qu’il est intervenu dans le monde arabe, l’Occident a commis de graves erreurs. Même lorsque les intentions étaient lesmeilleurs. Chaque peuple, société, tribu, clan, famille suit son propre chemin de développement qui doit naitre de l’intérieur. Les interventions externes sont toujours dangereuses et rarement couronnées de succès. La réponse à Daesh doit venir de l’intérieur de l’Islam, les démocraties occidentales doivent soutenir ceux qui sont en mesure de la fournir, de manière efficace.

– Daesh progresse dans la léthargie, non seulement d’une Europe de plus en plus fragmentée dans la politique étrangère, mais aussi d’un monde musulman plus en conflit avec lui-même et en crise d’identité que l’on puisse imaginer. Il est évident, cependant, qu’il faudra faire face de façon encore plus ferme à cette menace. Comment peut-on vraiment vaincre Daesh ?

D’un point de vue militaire, pour vaincre Daesh il est nécessaire une intervention terrestre qu’à présent personne ne semble être prêt à faire. Mais, plus en général, la vrai défaite de Daesh peut arriver seulement en termes d’idéologie et de foi : c’est de l’intérieur du monde islamique qui doit arriver l’antidote théologique à l’interprétation de l’Islam comme une religion qui «aime la mort », comme Abu Bakr al-Baghdadi la décrit.

– Plusieurs personnes estiment que celle contre Daesh serait une guerre juste. Êtes-vous d’accord ?

Que ce soit juste ou pas ça n’a pas d’importance, ce qui importe est que son prix est l’identité de l’Islam. Si al-Baghdadi gagnera, nous aurons le génocide des chiites, la disparition des chrétiens et des Yézidis, l’élimination de toutes les sunnites qui ne pensent pas comme lui et une guerre sanglante pour subjuguer Rome et Jérusalem. Qui s’y oppose à un tel scénario de catastrophe, n’a pas beaucoup de choix : il doit se battre. Mais il doit le faire avec intelligence, méthode, détermination, en consacrant avant du temps et des soins à la connaissance d’un ennemi que nous connaissons en partie seulement. Combattre contre un nouvel ennemi avec les armes du passé, même récent soit-il, signifie se condamner à la défaite.

-Il y a des pays comme le Maroc, qui, dans le tourbillon de l’intégrisme islamique, ont montré d’avoir plus d’anticorps que les autres. Un Islam progressiste et démocratique est donc possible ?

Le Maroc est une exception dans le monde arabe. Si les leaders d’Égypte, de Jordanie et d’Arabie Saoudite proposent « des réponses culturelles » et « des révolutions religieuses » pour battre les djihadistes salafistes, au Maroc ces outils existent déjà. Il suffit d’atterrir à Rabat ou à Casablanca pour s’en rendre compte. Ils existent grâce à une famille royale qui, depuis les origines, a protégé les minorités. Grâce à une Constitution qui assimile l’identité méditerranéenne, andalouse et juive et celle arabo-musulmane. Grâce à un Roi, Mohammed VI, qui a inauguré, récemment, à Rabat une école pour imams anti-djihadistes.
En formant sur la base d’une doctrine, théologique et juridique, qui voit dans l’Islam une recette pour vivre ensemble contre la violence. Et grâce, notamment, à des millions de Marocains habitués à vivre avec les juifs, les chrétiens, les occidentaux. Le Maroc est un puissant frein anti-jihadiste, dans le monde arabe et en Afrique, sur la Méditerranée et au Sahara. Le fait de l’être implique des risques et des dangers : des particuliers et des cellules djihadistes salafistes existent au Maroc aussi, et menacent la sécurité collective, mais finalement ce qui défend le Maroc de cette contamination est l’ADN, c’est-à-dire, son identité de pays islamique ouvert à d’autres identités et religions.

-Et selon vous il s’agit d’un modèle exportable dans le reste du Moyen-Orient ?

Mon impression est que l’Egypte, la Jordanie, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis vont dans cette direction, c’est-à-dire, vers la formation d’un clergé musulman anti-jihadiste, en termes de doctrine, de théologie. Comme l’a dit le président égyptien Al Sisi, l’interprétation juridique de l’Islam est arrêté à il y a plus d’un siècle. Ce qui se passe au Maroc suggère qu’il existe déjà un clergé islamique déterminé à relever le défi de la modernité. Il ne sera pas facile, la résistance sera énorme, féroce. Mais il n’y a pas une alternative possible. Et mon expérience, basée sur les gens rencontrées dans les rues du monde arabo-musulman, est que dans de nombreux pays, les gens sont bien plus en avance par rapport aux gouvernements et aux mosquées. Ils sont déjà protagonistes de la modernité. Il appartient aux monarques, aux présidents et aux dirigeants nationaux de trouver les outils, institutionnels et religieux, pour les soutenir.

-Le succès de l’avancée de Daesh, mais aussi des mouvements fondamentalistes comme Al Qaïda, l’Aqmi au Maghreb ou Boko Haram, est également dans le fait de trouver des territoires frontaliers marginalisés où pouvoir étendre leur pouvoir dans l’anarchie totale. Le Sahel en est un exemple qui met en cause de même des conflits post coloniaux encore non résolus comme celui du Sahara Occidental. Une question encore ouverte qui peut devenir l’arme pointée à la stabilité du Maroc et non seulement. Comment peut-on arriver à la résolution de ce conflit et combien il est dangereux de continuer à le laisser congelé ?

Chaque fois que la communauté internationale impose des solutions de l’extérieur elle fait des erreurs. Au Sahara Occidental, comme en Cisjordanie ou au Nord de Chypre, ce sont les personnes qui y vivent qui doivent décider sur la base de cultures, d’identités et de mémoires locales. Il m’est arrivé de visiter Dakhla, comme j’ai un bureau à Ramallah, et je connais que les colonies d’Ariel ou Maalei Adumim. Ces réalités, vues de la route, semblent plus claires que d’un bureau à New York, Londres ou Paris. Dans le Sahara Occidental, la plupart des habitants demandent l’autonomie dans le cadre du Maroc. Pourquoi ne pas les écouter?

– Les combattants étrangers dans l’Etat Islamique montrent qu’il ya une faille dans le système de nos pays aussi: ils n’ont pas réussi à prévenir la croissance du fondamentalisme islamique, l’absence d’une vision politique qui soit dirigée non seulement à la reconnaissance de l’Islam, dans un cadre européen à travers un projet d’intégration, mais également, du gouverner dans un cadre européen fait de droits et de devoirs, en créant un modèle positif…

Les combattants étrangers sont nés de la contamination idéologique de la violence dans les communautés d’immigrées de deuxième ou troisième génération, comme chez les convertis. Il s’agit de citoyens européens, ou plus généralement d’Occidentaux, qui parlent plusieurs langues, qui ont étudié dans de bonnes écoles et connaissent les démocraties de l’intérieur. Pour miner ce phénomène de l’intérieur, les pays européens devront se donner de nouvelles lois, sur l’immigration et l’ordre public, afin de redéfinir l’équilibre entre la liberté individuelle et la sécurité collective. Ce ne sera pas une transition facile, mais il n’y a pas d’alternative.

– En outre, il y a peu d’initiatives avec les pays du sud de la Méditerranée qui vont dans cette direction. Le Maroc est l’un des rares, sinon le seul pays à avoir cette vision et à s’activer. Il y a quelques mois seulement, il a conclu un accord avec la Belgique sur la formation des imams …

La formation des imams anti-djihadistes est la recette décisive. Dans l’institut de Rabat que j’ai visité, j’ai rencontré des jeunes Africains, des Arabes et des Européens. L’Union Européenne doit soutenir cette recette.

-On vient de conclure un accord avec l’Iran qui portera Téhéran à devenir un acteur encore plus important dans la région. Pouvons-nous espérer d’avoir un autre allié dans la lutte contre Daesh ?

L’accord de Vienne sur le nucléaire iranien va conduire à un renforcement de Daesh, pas à son affaiblissement. Plus dans le Moyen-Orient se renforce la perception d’un Iran fort, plus les sunnites ont peur dans les endroits où l’on combat – Syrie, Irak, Yémen, Libye – avec le résultat de les pousser vers Daesh dans la tentative de se protéger de l’hégémonie chiite. Le conflit en cours dans le monde musulman tourne autour de la rivalité entre sunnites et chiites.

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